Alors je vais profiter de ce sujet pour vanter les mérites d'une sympathique comédie d'Ettore Scola : Nos héros réussiront-ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique ?
L'histoire : Un riche éditeur ( Alberto Sordi ) s'ennuie dans sa vie mondaine et bourgeoise. Il décide alors de retrouver son beau-frère ( Nino Manfredi ) disparu depuis plusiseurs mois en Angola. Et c'est parti pour l'aventure en compagnie d'un pauvre comptable blasé ( Bernard Blier ).
Ce film réjouissant aurait pu être retitré Tintin en Angola tant sa structure, son rythme et même son ambiance évoquent Tintin au Congo de Hergé : découverte de la société coloniale ( ici portugaise ), jeu sur les stéréotypes inhérents au continent africain ( tribus armées de sagaies, sorciers, missionnaires; ... ) et rencontre d'un bestiaire varié ( lions, rhinocéros, Onyx, Zèbres, Chimpanzés,... ). Une même simplicité, voire naïveté, semble parcourir l'oeuvre. Pourtant, chez Scola, cette naïveté n'est qu'apparente.
Là où Hergé montre sa sympathie évidente pour le colonialisme,
Scola joue des codes du récit d'aventure afin de nous retourner le
discours colonialiste en plein gueule. Doté d'un humour
caustique et efficace, Scola joue en maestro des clichés.
Ainsi chaque scène stéréotypée du genre se retrouve ici inversée :
la chasse au lion se termine piteusement, l'accoutrement
d'explorateur de Sordi est ridicule, quand les africains
brandissent des sagaies c'est pour délivrer les héros, les
missionnaires sont soit séniles, soit cupides,... Mais d'après
l'exemple le plus subtil de ce retournement des valeurs est le
suivant :
Dans Tintin au Congo, le héros est accompagné d'un
gentil africain débrouillard mais lâche et un peu fripouille. Cela
traduisait la vision condescendante portée par les européens sur
les africains. Dans le film de Scola on trouve un personage
semblable mais il est portugais. C'est donc un colon et cela change
tout au discours.
De fait l'odyssée africaine, empreinte de pensée coloniale, telle
que rêvée par le héros est désuète. Elle est un vestige voué à
disparaître. Ainsi les aventures, souvent risibles, des
protagonistes sont le contrepoids, à la fois critique et bouffon,
des gravures du XIX° ouvrant le générique et montrant la
supériorité du conquérant blanc. D'ailleurs, dans ces gravures, les
explorateurs ont comme point commun avec le personnage de ne
considérer la culture et la vitalité africiane qu'à travers son
folklore. C'est encore le cas aujourd'hui.
Scola se montre donc très critique envers le colonialisme.
Tourné en Angola, alors qu'elle était encore portugaise, le long
métrage montre une Afrique européenne agonisante. La société
coloniale y est malade ( les missionnaires, la folle ) ou violente
( la scène où un colon portugais tente d'aider les héros à
traverser un fleuve ). Quand aux militaires blancs ce sont des
mercenaires à la fois soldats et brigands. Mercenaires qui sont le
juste reflet de l'épouvantable manière par laquelle les européens
ont tenté d'imposer leur domination après les indépendances ( lire
l'excellent La françafrique de Verschave pour
constater l'ampleur des dégâts ! ).
A ce colonialisme moribond et anarchique, empreint de veulerie et
de cupidité, Scola oppose une population africaine pleine de
noblesse et dont il aime filmer la beauté. A l'exubérance des
blancs répond la retenue des angolais ( les larmes coulant sur les
joues de la jeune fille lors du départ de Manfredi ). Là aussi
c'est une inversion claire et nette des clichés.
Le réalisateur joue la partition d'une odyssée bouffonne jusqu'au
bout. Ainsi Scola se permet de livrer un pastiche de Au
coeur des ténèbres de Joseph Conrad ( comme l'a
judicieusement évoqué le très interéssant Profondo Rosso sur le
forum Mad Movies). Le personnage de Sordi lui même
évoque, à un moment, cette filiation. Ainsi le pitch du film est
semblable à celui de Conrad : Un homme part à la recherche d'un
autre homme disparu et explore pour cela une contrée
inhospitalière. Il finira par retrouver le disparu devenu le dieu
blanc et terrible d'une société primitive.
Mais exit la noirceur de Conrad, place au duo burlesque et
savoureux de l'extraverti Sordi et du savoureux Blier.
Toutefois tout n'est pas parfait dans cette oeuvre réflexive et amusante. On peut reprocher quelques effets de style très daté et des stock shots de rhinocéros pas très heureux. Mais bon ne boudons pas notre plaisir. Nos héros... est oeuvre rythmée, intelligente et amusante qui par certains points évoque le Voltaire de Zadig ou de Candide ( une oeuvre réflexive habillée des atours du récit d'aventure le plus stimulant ).
Un film qui convoque Conrad, Hergé et Voltaire c'est quand même pas si mal !