La forêt des enfants perdus  posté le samedi 11 octobre 2008 01:50

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Attention spoilers !!!

En 2004, j'avais déjà été très agréablement surpris par Calvaire, drame horrifique belge surprenant, choquant et émouvant ( Jackie Berroyer y faisait montre d'un talent incroyable ). Je me jurais alors que je suivrai attentivement la carrière de Fabrice du Welz, le petit prodige à l'origine de ce bijou.

Et donc je sors tout juste de la vision de son deuxième long-métrage : Vinyan. Et dire que ce film confirme tout le bien que je pensais du sire Du Welz est un euphémisme.

L'histoire : Au cours d'une soirée de charité organisée à Phuket, dans le sud de la Thaïlande, une mère endeuillée par la perte de son enfant, durant le tsunami de 2004, croit le reconnaître sur une bande vidéo tournée en Birmanie. Elle décide de s'y rendre, avec son mari, pour le retrouver. Pour cela, elle loue les services d'un inquiétant chef de la pègre.

C'est un film assez difficile il faut le reconnaître. Le rythme est incroyablement lent et le scénario est avare en " péripéties ". C'est de plus une oeuvre " désagréable " dans le sens où le réalisateur ne cherche jamais, de la première à la dernière minute, à égayer son propos, à montrer ne serait-ce qu'une étincelle de lumière au sein des ténèbres. Les relations humaines y sont décrites sous le signe de la douleur, de la folie, de la frustration, de la traîtrise, de la violence et de presque tous les autres vices humains. Une vision totalement desespérée et glaçante de l'être humain.

Mais le mérite de Du Welz est d'aller bien au-delà de la simple misantrophie. Il délaisse le cynisme branchouille apte à choquer les spectateurs en quête de sensations fortes et préfère plonger au coeur de l'âme humaine. Dans ce qu'elle a de plus noir.

Vinyan est un joyau sombre, un poème du cauchemar, la continuité de ces oeuvres qui des peintures de Goya ou Füssling à certains poèmes de Baudelaire auscultèrent et révélèrent la beauté, la pureté du mal. Dans le film de Du Welz, les repères moraux s'effacent sous les coups de burins portés par l'instauration minutieuse d'une ambiance mortifère et pourtant fascinante. La déliquescence des personnages et du monde qui les entourent ( le décor est peu à peu submergé sous la boue, la vase et les arbres morts ) n'est que la conséquence d'une civilisation viciée ( la plongée, au début, dans l'enfer des bordels glauques de Phuket ). Une déliquescence mue par une puissance primitive, celle qui habite l'homme depuis le début de son histoire. Le couple chemine ainsi vers les zones les plus sombres de l'humanité, celle d'un passé pré-néandertalien où l'être humain est l'égal d'un loup. Vynian conte un voyage au-delà de la mort,narre la poursuite d'un fantôme. Voyage vers la mort qui se confond avec la quête des origines. Deux quêtes dont le lien sont la boue, la terre.

 Les cadavres reposent ainsi au sein du sol alors que les hommes des origines vivaient dans les grottes. Le mystère de la mort ( encore plus fort ici puisque l'on recherche la trace d'un enfant dont on ne sait si il est encore vivant ) s'accompagne des réminiscences d'une ère sauvage et cruelle.

Le personnage de Emmanuelle Béart est l'incarnation même de ces réminiscences. A la fin, elle devient une " Madone " primitive. Nue et peinturlurée de boue ( toujours ce lien de la terre... ), superbe et imposante, elle renvoie une image presque " préhistorique "de la maternité où la femme est la " déesse mère " adorée pour sa fertilité. Une déesse mère tirant l'humanité de la boue et de l'argile justement ( on peut penser à la déesse chinoise Nu Güa ). Une divinité terrible, aussi, à laquelle on sacrifie des êtres afin de perpétuer le cycle de la vie ( l'éternelle dualité entre Shri la déesse-mère aimante et Kali la sanglante en sorte ). Ainsi, il est possible de voir la mort atroce de Rufus Sewell comme une offrande des enfants à leur nouvelle déesse.

En tant qu'être divin, la jeune femme incarnée par Béar appartient à son peuple d'adorateurs ( on peut aussi penser au personnage de Belen Rueba s'occupant des enfants perdus pour l'éternité dans le très beau L'orphelinat ). Son " moi " ne compte plus car sans eux elle n'existe plus. Tel est le cas de tous les dieux dont l'existence ne dépend que de la foi ( situation que Terry Pratchett traita avec brio dans le génial Les petits dieux ).

Aussi, la superbe image finale peut être vue comme une forme d ' " Eucharistie ". La " mère " s'offre à ses fidèles afin de consolider leur communion avec elle même. Du Welz montre la facette sombre, voire sanglante et sexuelle, du Sacré. Evidemment ça peut faire grincer des dents.

De plus, cette maternité montrée à la fin est clairement dérangeante. Ambigüe, exclusive et même pathologique, elle a de quoi donner des frissons. On aborde des territoires qui vont bien au delà du deuil rejeté. Il y a un côté animal dans l'attitude maternelle de Béart durant le climax. Ainsi la mère, éperdue de douleur mais aussi pour protéger ses nouveaux " petits ", finit par n'obéir qu'à sa folie ( si ce n'est un instinct maternel poussé à son paroxysme ) quitte à plonger dans l'irrationalité.

Vinyan est donc un film foncièrement pessimiste quand à la nature même de l'Homme. L'humanité telle qu'elle était à l'origine, telle qu'elle est montrée dans toute sa " pureté " est mauvaise. L'innocence des enfants ( leurs rires, leurs jeux ) est celle du mal. Et c'est effrayant. Du Welz a bien retenu la leçon de La tour d'écrou de Henry James. On est, par contre, bien loin de la théorie chère aux rousseauistes selon laquelle l'Homme est " bon " par nature.Dans Vinyan, ce qui rend d'ailleurs l'oeuvre plus inquiétante encore, la nature des enfants et du mal qui les habite reste mystérieuses. Sont-ce des fantômes ? Sont-ce des rescapés ayant créé une infantile mais meurtrière société tribale ( comme dans La majesté des mouches de William Golding ) ? Sont-ce des enfants décidés à " purifier " le monde de la civilisation trompeuse et viciée des adultes ( tel que c'était déjà le cas dans Quien puede a matar un nino ? de Serrador ). Surement tout cela à la fois. On peut remarquer que tous les enfants rencontrés dans le film, et donc bien avant de trouver la tribu au coeur de la jungle, sont inquiétants, fantômatiques ou cruels. Comme si le monde en son entier sombrait dans la folie. En tout cas, Du Welz traite des éléments surnaturels avec finesse en ne s'interrogeant jamais sur leur réalité ou non et montre, ainsi, sa compréhension de la culture sud-est asiatique où les esprits sont considérés comme une réalité tangible.

 Ce cheminement vers les ténèbres et le coeur de l'âme humaine ( deux notions étroitement imbriquées... La noirceur de nos cauchemars ne naît-elle pas de notre inconscient ? ) s'accompagne d'un voyage dans la jungle. Fertile et vivante, exubérante et bruyante, la jungle est aussi un lieu sombre, étouffant, oppressant et cruel. Belle et effrayante, la forêt tropicale est à l'image de cette quête où l'Homme se débarrasse des oripeaux de la civilisation pour revenir à sa nature la plus profonde : celle d'une bête instintive luttant pour sa survie. Car la jungle avale, dévore les réalisations humaines. Les ruines où se réfugient les enfants dans le film en est un parfait exemple. Ce n'est qu'un dérisoire vestige soulignant la faiblesse, et la mortalité, de l'être humaine. Ce n'en souligne que d'avantage l'inhumanité de la tribu. Car, dans de tels lieux, l'Homme n'est pas à sa place.

Vinyan s'inscrit ainsi dans la glorieuse lignée d'oeuvres traitant d'une thématique semblable : Predator de Mc Tiernan, Tropical malady de Weerasethakul et évidemment Apocalypse now de Coppola ( et bien sur Au coeur des ténèbres de Conrad dont le chef d'oeuvre de Francis Ford fut adapté ). Je ne compte pas l'excellent Apocalypto de Gibson car le message y est inversé ( ici la jungle est un " eden " s'opposant aux vices et à la décadence des civilisations urbaines ). Mais pour revenir à Apocalypse now, il est possible de trouver de nombreuses résonances de cette oeuvre dans Vinyan. La quête de Béart et Sewell évoque Willard traquant Kurtz. Et puis on y trouve une même montée graduelle dans l'horreur jusqu'à de semblables ruines abritant un peuple primitif, en dehors du temps, prêt à adorer une divinité païenne et terrible. Même la fin où l'être humain cède à ses pulsions les plus sombres peut évoquer la palme d'or de 1979.

Heureusement, si le film est thématiquement passionnant, la réalisation n'est pas en reste. Dès le générique, où se mêlent sang et eau de mer ( échos morbides du terrible tsunami de 2004 ), on sait que ce sera du travail d'orfèvre. Et la suite, épaulée par la très belle photographie de Benoît Debie, ne déçoit pas. Il y a des plans sublimes ( les enfants s'avançant lentement vers Sewell ) dont certains frôlent l'expérimentation à la Wong Kar Waï ( les rêves de Béart ). Tout cela achève de rendre Vinyan absolument fascinant. En tout cas cette oeuvre trottera longtemps dans ma tête.

 

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