Synopsis : En 1873, dans le sud des Etats Unis, l'ancienne
esclave Sethe et sa fille Denver sont confrontées au
fantôme de la fille que Sethe perdit bien des années
auparavant. C'est alors que Paul D, un vieil ami, surgit du
passé douloureux de Sethe et s'installe avec eux. Peu
après apparaît une étrange créature
à peine capable d'articuler son prénom : Beloved.
Sethe et Denver, contre l'avis de Paul, décident
d'accueillir la jeune fille.
Que dire de ce film ? Par quel bout commencer ? On ne saurait dire
tellement cette oeuvre est dense, riche et intense. A vrai dire je
viens juste de le découvrir et je suis encore sous le choc
!
C'est en tout cas une oeuvre courageuse et hybride qui sur la base
d'un sujet académique, la condition des noirs à la
fin du XIX°, n'hésite pas à plonger dans le film
fantastique pur et dur. D'ailleurs la réalisation de Demme (
formé à l'école Corman rappellons le )
renforce le plus souvent possible sa filiation au genre ( voir les
scènes du début avec la colère du
fantôme ).
Demme parvient à merveille à créer une
ambiance forte, palpable. C'est l'atmosphère à la
fois douce, envoûtante et mortifère du " Vieux Sud "
qui défile sur notre écran. La nature y est belle,
ensorcelante, langoureuse sous le poudroiement de la
poussière et du soleil. Mais cette beauté
côtoie la misère, le dénuement des premiers
afro-américains " libres ". Une communauté
marquée par la fatalité, traumatisée par
l'épouvantable crime que fut l'esclavage.
Et là réside l'originalité de
Beloved qui dresse un portrait implacable de
l'esclavage en montrant les marques indélébiles que
laissa cette horreur à ceux qui en furent rescapés.
Dans le film cela passe par Paul D. et Sethe tout deux survivants
de "Sweet Home" ( quel nom ironique ! ), ferme où ils
étaient esclaves. Passé dont aussi bien le corps (
les coups de fouets qui dessinèrent un merisier sur le corps
de Sethe ) que l'esprit portent les marques.
Sethe ( magnifiquement interprétée par Oprah Winfrey
), même libre, reste enchaînée par la douleur,
le deuil et le remords. Son passé est trop lourd à
porter, son histoire bien trop traumatisante ( et pas qu'un peu !
Son histoire est vraiment atroce ! ). De fait, brisée par
l'esclavage, Sethe n'arrive plus à vivre et vit
cloîtrée avec sa fille Denver ( Kimberly Elise... Une
révélation ! ) dans le ressassement perpétuel
de son dur passé. Le fantôme qui les hante
représente ce que la servitude arracha de plus
précieux à Sethe. Le rappel incessant qu'elle
était une esclave et que sa liberté se paya au prix
du sang. Comme la nation américaine qui ne sut imposer
l'affranchissement, et ce sous une forme très imparfaite,
qu'au prix de l'atroce guerre de sécession.
L'arrivée de Paul D. ( Danny Glover ) semble un moment
pouvoir la ramener à la vie. Hélas la venue de
Beloved ( Thandie Newton, trop souvent borderline... Mais en
même temps il faut voir la difficulté de son
rôle ) vient réveiller ses traumatismes de la plus
perverse et insidieuse des manières c'est à dire en
promettant l'espoir et le bonheur alors que seul le mensonge et le
malheur attendent au bout du chemin. Beloved, à la fois
enfant dans un corps de femme en perpétuelle quête
d'amour et esprit vengeur, enferme encore plus Sethe dans son
passé et l'empêche d'aller de l'avant, de vivre,
d'être enfin libre. Un passé dont les
réminescences surgissent sous la forme de flash backs
cauchemardesques ( les hommes outrageant Sethe dans son corps et sa
maternité ). Un passé qui ne quitte jamais Sethe car
les dernières esclaves nées en Afrique lui ont
demandé de ne jamais l'oublier à la pendaison de sa
mère ( scène, au passage visuellement terrassante ),
esclave née en Afrique. Se rappeler est alors pour Sethe un
devoir, celui d'honorer la mémoire de ceux qui ne connurent
jamais la liberté. Mais ces souvenirs elle les garde pour
elle et n'en parle jamais ( sauf devant Beloved ) à l'instar
de Paul.
A l'opposé de Sethe se trouve les flash backs lumineux
perpétuant le souvenir Baby Sugar, la grand mère de
Denver, une vieille femme charismatique qui ne connut quasiment que
la servitude et qui au crépuscule de sa vie, et alors
qu'elle devint enfin libre, représenta l'espoir de sa
communauté, une figure pleine d'amour qui si elle demandait
de pleurer en souvenir des douleurs passées n'en demandait
pas moins, et surtout, de rire, de danser et de vivre. Une vieille
femme qui aimait s'entourer des enfants, symbole d'un avenir
où les afro américains ne connaîtraient plus
les chaînes. D'ailleurs Denver, au détour d'une
scène à la fois crue et émouvante, naît
libre dans une barque à un moment où la
liberté semble promettre un avenir radieux à
Sethe.
La conclusion du film, douce et superbe, parachève alors
cette ode à la vie. Toutefois la fin de Beloved ( le
personnage pas le film ) elle même est décevante en
raison d'un aspect rop grotesque ( alors que jusque là le
film flirtait à la lisière sans jamais y sombrer !
).
Reste tout de même une oeuvre monstrueuse qui en plus
d'être émotionnellement intense offre un portrait
assez précis des conditions de vie difficile des noirs au
lendemain de l'affranchissement ( misère extrème,
analphabétisation, ghettoïsation, ... ). De plus le
scénario est irréprochable ( j'ai hâte de lire
le roman de Toni Morrison ), la photo est magnifique (
signée Tak Fujimoto tout de même ),
l'interprétation est au diapason et certains plans marquent
durablement la rétine ( Beloved naissant de la
rivière, Beloved recouverte d'insectes ).
A vrai dire il ya encore énormément de choses
à dire. Mais j'y reviendrais plus tard.
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Vimaire
ven 25 jui 2008 18:47